Hébergé à peu de frais au pied des neiges éternelles du Fujiama (comme on le disait en sage évidence du Kilimanjaro, on sait désormais ce qu'il en est de cette sagesse et que leur blancheur est comptée) sur cette terre nippone dont j'ignore tout, non seulement les neiges du Fujiama, mais aussi les champs d'un riz frisotant, les flocons de lotus au printemps, le silence de ses sous-bois, et les rivages où peut-être le murmure de l'eau est plus profond qu'ailleurs, je viens ici déposer respectueusement mon premier bol de thé.
Sa langue aussi m'est étrangère. J'admire fort comment Tsutsumi, mon hôte, s'en est emparée, avec souplesse et autorité. Il semble maîtriser son Kafu et peut vous sortir sans prévenir un haiku tranchant comme l'épée de Toledo. Pourtant l'autre jour, à la sortie de Tokyo, il peinait à se faire comprendre de notre chauffeur de taxi. Je lui faisais remarquer que nous tournions en rond, que nous étions déjà passés trois fois devant cette baraque à soupes et que, soit on se moquait de nous, soit le pauvre diable débarquait de la veille de son Abashiri natal (je me flatte de préparer mes voyages, j'avais repéré ça sur google : c'est un bled perdu dans le nord du Japon, tout près de la Russie). Tsutsumi, après avoir cru que je parlais d'un poète (lui même d'origine espagnole, moi français, nous avons parfois du mal à nous comprendre,nous nous choquons alors comme deux barques au port, chacune liée à son point d'ancrage), voulut voir de quoi il en retournait. Mais le chauffeur, pour toute réponse, lui opposa un sourire obstiné avant de se lancer dans un commentaire sur un match de polo. Nous roulions à vive allure, pas celle de ceux qui cherchent leur chemin. Comme nous avalions les kilomètres dans ces quartiers crasseux, comme nous traversions cette zone intermédiaire où même les chiens se perdent, Tsutsumi prenait un air de plus en plus sombre. "Serait-ce que dans le nord du Japon (mais qu'est-ce qui nous dit au fait que le chauffeur est d'Abashiri ?) les intonations sont différentes ? Serait-ce que mon japonais sent trop la bibliothèque et ne s'est pas suffisamment frotté au langage de la rue ?" Je suggérai de nous arrêter, où que nous soyons, et de savourer ce moment. Je citai à Tsutsumi ce passage de Nicolas Bouvier : "Le porc dans ce bistrot a un fort goût de chien, le cuisinier chinois est trop loin de sa Chine. Il retrouve un dragon dans chaque chou qu'il tranche et boit son fond, les yeux ailleurs... C'est hier qu'on a crevé les yeux du voyageur." Le jour baissait, l'air était doux. Essayons d'avancer sans mémoire.